Written by: La rédaction
En consacrant sa première encyclique à l’intelligence artificielle, le pape Léon XIV met en garde contre les dérives néocoloniales du numérique et appelle à une gouvernance inclusive. À l’approche du Dialogue mondial sur l’IA à Genève, l’Afrique est invitée à défendre ses cultures et ses valeurs dans ce débat global.
Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV publiait sa première encyclique qui aborde le thème de l’IA. Ce texte propose une réflexion sur la dignité humaine, le concept de bien commun et la gouvernance des données à l’ère numérique. Il ne s’adresse pas exclusivement aux catholiques : il prétend parler à « toute la famille humaine ». Mais de quelle humanité s’agit-il et selon quelle vision du monde ? À quelques semaines de la première session du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA, prévue les 6 et 7 juillet prochains à Genève, la question mérite d’être posée sans détour.
« Magnifica Humanitas » s’aventure bien au-delà des considérations morales habituelles sur la technologie. Elle souligne, sans ambiguïté, que les modèles d’IA « reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus et formés, avec toutes leurs qualités et leurs défauts ». Le discernement éthique face à l’IA ne peut se limiter à demander si l’on utilise bien ou mal cette technologie. Il faut aussi s’interroger sur « la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles » qui orientent les systèmes.
Le texte va plus loin et nomme le risque néocolonial sans faux-fuyants. Si l’extraction de données en provenance de pays de moindre poids géopolitique se poursuit sans que leurs populations aient leur mot à dire, « l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme ». Les données sanitaires, épidémiologiques, génétiques et démographiques, que le Pape Léon XIV qualifie de « nouvelles “terres rares” du pouvoir », sont « souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation ». Par ailleurs, l’économie numérique « repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains […] des jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère ». Ces personnes, qui vivent en majorité dans le Sud global, sont affectées à l’étiquetage des données, à la modération des contenus et à l’apprentissage des modèles.
Sur le plan de la gouvernance, le ton est tout aussi direct. Le Pape refuse que la puissance technique constitue de facto une habilitation à décider unilatéralement pour tous ; c’est ce qu’il nomme « désarmer » l’IA. Selon le souverain pontife, l’IA doit être un bien commun accessible à toutes les cultures humaines. En outre, il exprime sans détour un point de vue qui semble souvent passer au second plan : « Les communautés ne peuvent être réduites à de simples destinataires de décisions prises ailleurs » ; « une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes ».
Cette exigence d’inclusion conduit inévitablement à celle de la diversité culturelle et des visions du monde sur la place de l’individu face à sa communauté. Cependant, le pluralisme culturel évoqué par le pape est-il seulement synonyme de la possibilité pour différentes cultures d’utiliser les mêmes systèmes d’IA ? Ou bien cela signifie-t-il qu’elles doivent aussi participer à la détermination des valeurs qui seront intégrées à ces systèmes ?
Il est vrai que le Vatican et plusieurs traditions philosophiques africaines se rejoignent dans leur refus d’une conception purement utilitariste de l’être humain. Cependant, la vision fondamentale du monde qui informe le rapport à l’autre, au temps, à la connaissance et à la technique n’est pas la même à Rome, à Dakar, à Pretoria, à Rabat, à Nairobi ou dans la Silicon Valley. Certaines traditions humaines insistent d’abord sur l’individu, l’autonomie et les droits tandis que d’autres mettent davantage l’accent sur l’interdépendance, la communauté, la mémoire et le bien commun partagé entre tous.
Selon Léon XIV, la dignité appartient à chaque être humain, indépendamment de toute performance ou appartenance. C’est une dignité individuelle, intrinsèque et transcendante. Dans de nombreuses cultures africaines, la dignité ne réside pas d’abord dans l’individu en soi-même. Elle se construit et s’exprime dans la relation à l’autre et dans la capacité à s’engager avec la communauté dont on est issu. Cette idée n’est pas absente de l’encyclique, mais elle s’exprime selon un cadre intellectuel et religieux distinct.
Or, ces nuances peuvent entraîner des conséquences concrètes lorsqu’il s’agit de définir les priorités et les mécanismes de gouvernance de l’IA. Elles peuvent influencer la manière dont on envisage le consentement pour l’utilisation des données, la souveraineté des ressources numériques, la répartition des bénéfices tirés de l’IA ou encore la place que l’on accorde aux différentes communautés dans les mécanismes de gouvernance. La question n’est donc pas de savoir quelle vision du monde devrait l’emporter, mais de déterminer comment éviter qu’une seule conception du monde ne soit implicitement érigée en norme universelle.
Face à ce risque d’uniformisation culturelle, le premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA se tiendra à Genève les 6 et 7 juillet 2026 et constituera un jalon décisif. Les délégations africaines y participeront en s’appuyant notamment sur la Déclaration d’Addis-Abeba, adoptée le 27 avril 2026 sous les auspices de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, ainsi que sur la Stratégie continentale de l’Union africaine sur l’IA. La Stratégie attire clairement l’attention sur le fait que la prolifération de modèles d’IA générative conçus en dehors de l’Afrique, et entraînés à partir de langues et de données étrangères, peut mettre en péril les systèmes culturels et les identités locales au profit de conceptions étrangères du monde.
La Déclaration invite notamment les États africains à protéger les bases de données communautaires et en langues autochtones, à allouer des fonds publics au développement de modèles en langues africaines et à mettre en place des écosystèmes d’IA ancrés dans la culture. Toutefois, la protection des données africaines ne concerne que la provenance des données d’entrée des modèles d’IA. Cet aspect omet de prendre en compte les hypothèses culturelles et éthiques qu’un modèle intègre dans les réponses qu’il fournit.
À l’instar de la stratégie continentale sur l’IA, l’encyclique de Léon XIV met en garde contre une réponse publique qui se limiterait à des déclarations éthiques générales. En effet, professer des valeurs est vain si les mécanismes effectifs de prise de décision demeurent le privilège d’une poignée d’acteurs. « Parler de subsidiarité », écrit Léon XIV, « exige de protéger la capacité des communautés à choisir et à corriger, sans reléguer leur intervention à un simple rôle de surveillance, une fois que les normes ont été établies ailleurs ».
L’Afrique n’est pas un bloc homogène. Ses cinquante-quatre pays n’occupent pas tous la même place dans l’économie numérique mondiale. Cependant, cette diversité n’efface pas un impératif commun : celui de ne pas considérer la gouvernance publique de l’IA uniquement comme une question de souveraineté technologique. À Genève, les délégations africaines devront relever un défi qui sera de présenter la culture et les valeurs africaines comme des éléments à protéger, mais aussi comme des moteurs d’une « renaissance culturelle » portée par la technologie.
Biographie
Juriste, Evelyne Akoto travaille sur les enjeux de gouvernance publique et d’éthique de l’intelligence artificielle. Elle se concentre notamment sur les violences basées sur le genre facilitées par la technologie ainsi que la littératie numérique et en IA en Afrique de l’Ouest francophone. Ses analyses explorent la façon dont les transformations technologiques redéfinissent les rapports sociaux, surtout à la croisée des inégalités de genre, de la technologie et des droits humains.
