On parle beaucoup du numérique en Afrique. Des startups, de la fintech, de l’intelligence artificielle, du mobile money. Mais un acteur reste souvent dans l’ombre, mal compris ou caricaturé : le conseil IT.
Est-il inexistant ? Importé ? Inadapté ? Réservé à une élite ? À force d’entendre ces discours, une question s’impose : le conseil IT en Afrique est-il un mythe ou une réalité ?
Après plusieurs années passées à observer, accompagner et analyser des projets numériques sur le continent, ma réponse est claire : le conseil IT en Afrique existe, mais il ne ressemble ni aux fantasmes qu’on lui prête, ni aux modèles « occidento-asiatico-indiens… » que l’on tente parfois d’y plaquer.
Un conseil IT ancien, mais longtemps mal identifié
Contrairement à une idée reçue, le conseil IT n’est pas nouveau en Afrique. Dès les années 1970, les premières grandes administrations, banques et entreprises publiques ont engagé des experts pour informatiser la comptabilité, la paie ou la gestion fiscale.
À l’époque, ce conseil était largement porté par des cabinets/groupes informatiques étrangers, souvent dans le cadre de projets financés par des bailleurs internationaux. Le problème n’était pas son absence, mais son caractère invisible et exogène. Le conseil IT était perçu comme une affaire de spécialistes, éloignée des réalités opérationnelles locales. Cette distance a nourri un premier mythe : celui d’un conseil IT « importé », sans racines africaines. Et pour cause !
Le mythe persistant d’un conseil réservé aux grandes structures
Pendant longtemps en effet, le conseil IT a effectivement été l’apanage des grandes organisations : banques, télécoms, États. Les PME, pourtant majoritaires sur le continent, en étaient largement exclues. Mais cette réalité est en train de changer. Le cloud, la généralisation du mobile et la baisse des coûts technologiques ont ouvert de nouvelles possibilités. Aujourd’hui, des cabinets africains proposent des accompagnements plus courts, plus ciblés, plus accessibles. Le conseil IT n’est plus nécessairement synonyme de projets lourds et coûteux. Il devient, progressivement, un outil de structuration et de montée en maturité, y compris pour des organisations modestes.
Une réalité africaine, encore inégale mais bien vivante
Ce que je constate sur le terrain, c’est l’émergence d’un écosystème africain du conseil IT. Des cabinets fondés par des professionnels formés localement ou à l’international, capables de naviguer entre contraintes techniques, réalités organisationnelles et enjeux humains. Ces acteurs interviennent aujourd’hui sur des sujets concrets : structuration des systèmes d’information, digitalisation des processus, e-gouvernement, fintech, cybersécurité. Leur valeur ajoutée ne réside pas dans la sophistication technologique, mais dans l’adaptation aux usages réels.
Il serait malhonnête de parler d’un secteur homogène. Les niveaux de maturité varient fortement selon les pays, les secteurs et les contextes. Mais nier l’existence de ce conseil IT africain serait ignorer une dynamique bien réelle.
Copier l’Occident ? Une impasse de plus en plus visible
L’un des grands pièges du conseil IT en Afrique a longtemps été le copier-coller de modèles occidentaux. Des solutions trop complexes, trop coûteuses, mal appropriées par les utilisateurs.Aujourd’hui, les projets les plus pertinents suivent une autre logique. Ils privilégient la simplicité, la robustesse et l’utilité. En Afrique, la meilleure technologie n’est pas celle qui impressionne, mais celle qui fonctionne dans la durée.C’est là que le conseil IT africain trouve sa singularité : dans une approche pragmatique, frugale et orientée impact, loin des effets de mode.
Le facteur humain, souvent sous-estimé
S’il y a une leçon que le terrain enseigne sans relâche, c’est celle-ci : les projets IT échouent rarement à cause de la technologie. Ils échouent à cause des hommes et des organisations. Manque de formation, résistance au changement, gouvernance floue, absence de vision… En Afrique plus qu’ailleurs, le rôle du consultant IT est aussi celui d’un pédagogue, d’un traducteur, parfois même d’un médiateur. Les cabinets qui réussissent sont ceux qui comprennent que la transformation numérique est avant tout une transformation humaine.
Défis réels, potentiel immense
Le conseil IT en Afrique reste confronté à des défis majeurs : pénurie de compétences spécialisées, dépendance technologique, accès limité au financement, cadres réglementaires parfois instables, sans oublier la politique. Ces contraintes freinent, mais n’annulent pas la dynamique en cours. À mesure que les besoins numériques s’intensifient dans les entreprises, les administrations et les territoires, le conseil IT devient un maillon stratégique. Non pas pour promettre des miracles technologiques, mais pour structurer, accompagner et sécuriser les transformations.
Mythe ou réalité ? Une réponse lucide
Le conseil IT en Afrique n’est ni un mythe, ni une success story achevée. C’est une réalité en construction, faite d’avancées, de tâtonnements et d’adaptations permanentes. Son avenir ne se jouera ni dans l’imitation, ni dans des arrangements politico-financiers (*), mais dans la capacité à concevoir des solutions ancrées dans les réalités africaines, orientées vers l’usage, la valeur et l’impact durable.C’est à cette condition que le conseil IT pourra pleinement jouer son rôle : non pas comme un luxe importé, mais comme un levier de transformation au service du développement.
(*)- Lire aussi l’article DBA « jusqu’à quand « dealer » nos problèmes numériques avec des solutions étrangères ?

Par Pierre Ndjop POM, Conseil en stratégie et Transformation Numérique