[DIGITAL Business Africa] – La décision du gouvernement britannique du 04 mars 2026 d’imposer un « visa brake » visant notamment le Cameroun continue de susciter des interrogations. Les statistiques officielles du Home Office montrent en effet que le pays d’Afrique centrale ne figure pas parmi les principales nationalités qui demandent l’asile au Royaume-Uni. Pourtant, Londres a choisi de suspendre les visas étudiants sponsorisés pour les ressortissants camerounais, invoquant une hausse rapide des demandes d’asile par certaines voies d’entrée légales.

Très vite, le haut-commissaire du Royaume-Uni au Cameroun, Matt Woods, a déclaré dans un communiqué que  « dès le 26/03/26, les demandes de visa des ressortissants camerounais relevant de la catégorie Student Visa seront REFUSÉES, selon le mécanisme du “Visa Brake” introduit par le gouvernement britannique pour certaines catégories de visas. ». Tout en expliquant plus tard, dans une vidéo, que plus de 30 % des Camerounais ayant obtenu un visa étudiant ces deux dernières années ont ensuite demandé l’asile, en violant ainsi les termes de leur visa.

Selon les données du ministère britannique de l’Intérieur pour l’année 2025, les demandes d’asile proviennent majoritairement de pays tels que le Pakistan (10 638 demandes), l’Érythrée (8 948), l’Iran (7 419) et l’Afghanistan (6 462). Plusieurs autres nationalités dépassent également largement le seuil de 5 000 demandes.

À l’inverse, le Cameroun n’apparaît pas dans le Top 20 des nationalités ayant enregistré le plus de demandes d’asile. Les ressortissants camerounais sont regroupés dans la catégorie « Other », qui rassemble l’ensemble des nationalités représentant chacune un volume de demandes plus faible.

Cette réalité statistique soulève donc une question centrale : pourquoi Londres cible-t-il le Cameroun alors que son poids global dans les demandes d’asile reste relativement limité ?

Top 20 des nationalités demandant l’asile au Royaume-Uni en 2025

Rang Nationalité Demandes d’asile Décisions initiales Protections accordées Refus Taux d’acceptation
1 Pakistan 10 638 16 054 5 201 10 853 35%
2 Eritrea 8 948 10 017 8 748 1 269 87%
3 Iran 7 419 11 487 7 113 4 374 58%
4 Afghanistan 6 462 11 946 4 616 7 330 34%
5 Bangladesh 6 247 8 981 1 174 7 807 16%
6 Sudan 5 869 7 450 7 029 421 94%
7 India 5 751 4 095 23 4 072 0%
8 Somalia 4 777 3 330 1 237 2 093 35%
9 Nigeria 2 904 3 623 856 2 767 28%
10 Vietnam 2 428 3 515 659 2 856 19%
11 Brazil 2 416 1 592 14 1 578 1%
12 Iraq 2 370 4 252 1 284 2 968 29%
13 Sri Lanka 2 243 4 114 1 090 3 024 29%
14 Ethiopia 2 096 2 065 1 189 876 57%
15 Syria 1 959 660 64 596 9%
16 Turkey 1 883 4 988 977 4 011 19%
17 Albania 1 816 1 874 121 1 753 5%
18 Yemen 1 776 2 594 2 506 88 97%
19 Ukraine 1 503 2 040 256 1 784 12%
20 China 1 471 1 717 230 1 487 11%

Dans le même temps, les visas étudiants délivrés aux Camerounais restent relativement modestes, oscillant autour de quelques centaines par an. Les données issues du Home Office britannique indiquent par exemple :

Année Nombre de demandes
2018 262
2019 262
2020 249
2021 437
2022 520
2023 489
2024 455
2025* 507

Une décision basée sur les ratios plutôt que sur le volume

L’explication avancée par le Home Office ne repose pas sur le volume total des demandes d’asile, mais sur leur évolution récente et les voies d’entrée utilisées. Le gouvernement britannique affirme avoir constaté une forte hausse des demandes d’asile déposées par des personnes entrées légalement au Royaume-Uni, notamment avec des visas étudiants.

Les autorités indiquent que les demandes d’étudiants originaires de quatre pays — l’Afghanistan, le Cameroun, le Myanmar et le Soudan — auraient augmenté de plus de 470 % entre 2021 et 2025.

Selon les déclarations du Home Office, les demandes d’étudiants originaires du Cameroun auraient augmenté de plus de 330 % sur la même période. Sur le site web du ministère britannique de l’Intérieur, les données détaillées sur le nombre exact d’étudiants camerounais ayant demandé l’asile ne sont toutefois pas publiées. Digital Business Africa reviendra sur cette question dans un prochain article.

Néanmoins, une analyse croisée des données du Home Office apporte un éclairage supplémentaire. Les statistiques montrent que le nombre de demandes d’asile déposées par des Camerounais déjà présents au Royaume-Uni — c’est-à-dire des demandes enregistrées « In Country » par les demandeurs principaux (étudiants, touristes, travailleurs ou autres statuts) — est passé d’environ 101 cas en 2021 à 544 en 2025.

Lorsque l’on compare ces deux séries statistiques, un phénomène particulier apparaît. En 2024 et 2025, le nombre de demandes d’asile déposées par des Camerounais déjà présents au Royaume-Uni dépasse le nombre de visas étudiants délivrés au cours de ces mêmes années.

En 2024, par exemple, 478 demandes d’asile « In Country » ont été enregistrées pour 455 visas étudiants délivrés. En 2025, les statistiques indiquent 544 demandes d’asile pour 507 visas étudiants délivrés (données disponibles jusqu’en septembre).

Ce ratio inhabituellement élevé semble constituer l’un des principaux signaux d’alerte pour les autorités britanniques.

Tableau comparatif Cameroun vs Nigeria des demandes d’asile faites par les résidents au Royaume-Uni (étudiants, touristes, travailleurs ou autres statuts)

 

Année Cameroun Nigeria
2010 80 716
2011 76 657
2012 104 863
2013 111 882
2014 125 860
2015 129 880
2016 147 1130
2017 205 1013
2018 185 802
2019 214 818
2020 102 480
2021 101 490
2022 218 667
2023 167 704
2024 478 1721
2025 544 1846

 

Ratio Cameroun : Visas étudiants vs demandes d’asile

Année Visas étudiants Demandes d’asile Ratio Asile / Visa
2018 262 185 71 %
2019 262 214 82 %
2020 249 102 41 %
2021 437 101 23 %
2022 520 218 42 %
2023 489 167 34 %
2024 455 478 105 %
2025 (jusqu’en septembre 2025) 507 544 107 %

NB: Demande d’asile, comprenant tous les Camerounais au Royaume-Uni

Jusqu’en 2023, les demandes d’asile restent inférieures au nombre de visas étudiants délivrés. Une analyse croisée des statistiques du Home Office montre qu’en 2024 et 2025, le nombre de demandes d’asile déposées par des Camerounais déjà présents au Royaume-Uni dépasse celui des visas étudiants délivrés au cours de ces mêmes années. Ce ratio inhabituellement élevé, même sur un volume global relativement limité, pourrait expliquer la décision des autorités britanniques de restreindre l’accès aux visas étudiants pour cette nationalité.

Un contraste frappant avec le Nigeria

La comparaison avec d’autres pays africains éclaire davantage la logique du gouvernement britannique. Le Nigeria, par exemple, est l’une des principales nationalités étudiantes au Royaume-Uni.

Les données du Home Office indiquent que plus de 58 000 visas étudiants ont été délivrés à des Nigérians en 2022. Même après un recul récent, le pays compte encore plus de 25 000 visas étudiants en 2025 (données jusqu’en septembre).

Dans le même temps, les demandes d’asile déposées par des Nigérians déjà présents au Royaume-Uni restent faibles par rapport. En 2025, on dénombre 1 846 demandes d’asile « In Country – Main Applicant » pour plus de 25 000 visas étudiants délivrés, soit un ratio d’environ 7 %.

Ratio Nigeria : Visas étudiants vs demandes d’asile

Année Visas étudiants Demandes d’asile Ratio Asile / Visa
2018 5641 802 14 %
2019 7027 818 12 %
2020 9876 480 5 %
2021 27011 490 2 %
2022 58673 667 1 %
2023 40869 704 2 %
2024 21109 1721 8 %
2025 (jusqu’en septembre 2025) 25362 1846 7 %

Pour le Cameroun, ce ratio dépasse en revanche 100 % certaines années, ce qui signifie que les demandes d’asile enregistrées peuvent être comparables, voire supérieures, au nombre de visas étudiants délivrés.

Comparaison révélatrice des ratios Cameroun vs Nigeria

Année Ratio Cameroun Ratio Nigeria
2022 42 % 1 %
2023 34 % 2 %
2024 105 % 8 %
2025 107 % 7 %

Autrement dit, même si le nombre total d’étudiants camerounais au Royaume-Uni reste faible, la proportion de demandes d’asile parmi les personnes déjà présentes dans le pays apparaît nettement plus élevée.

Une transformation du système d’asile britannique

Cette situation s’inscrit dans une transformation plus large du système d’asile britannique. Selon le Home Office, près de 39 % des demandes d’asile déposées au Royaume-Uni en 2025 proviennent désormais de personnes entrées légalement sur le territoire, notamment avec des visas étudiants ou de travail.

Les statistiques du ministère indiquent qu’au cours de l’année se terminant en décembre 2025, 39 095 demandeurs d’asile détenaient un visa ou une autre forme de séjour avant de déposer leur demande.

Parmi eux :

  • 35 % détenaient un visa de travail
    • 32 % détenaient un visa étudiant
    • 19 % détenaient un visa de visiteur
    • 14 % détenaient d’autres formes de séjour

Ces chiffres illustrent une évolution majeure : une part croissante des demandes d’asile émane désormais de personnes entrées légalement au Royaume-Uni.

Pourquoi ce sujet concerne aussi l’écosystème numérique africain

Au-delà des questions migratoires, ce dossier concerne également l’écosystème technologique africain. Une part importante des étudiants africains qui se rendent au Royaume-Uni choisit des formations dans des domaines liés aux technologies, notamment l’informatique, la science des données, l’ingénierie, la cybersécurité ou encore l’intelligence artificielle.

Selon les statistiques de l’Agence britannique des statistiques de l’enseignement supérieur (HESA), les étudiants internationaux au Royaume-Uni se concentrent principalement dans des domaines tels que Business and Management, l’informatique (Computing/IT), l’ingénierie et les sciences sociales, qui figurent parmi les filières les plus populaires dans les universités britanniques.

Pour de nombreux étudiants camerounais, les universités britanniques représentent ainsi une voie d’accès à des compétences technologiques avancées qui sont ensuite valorisées dans les secteurs du numérique, des télécommunications, de la fintech ou encore de l’innovation.

La décision britannique de suspendre certains visas étudiants pourrait donc avoir des implications au-delà des questions migratoires, en touchant également les trajectoires de formation de nombreux jeunes Africains dans les domaines stratégiques des technologies et du numérique.

C’est aussi pour cette raison que Digital Business Africa, média spécialisé dans l’actualité des TIC, des télécommunications et de l’innovation en Afrique, s’intéresse à cette décision et à ses éventuelles conséquences sur les dynamiques de formation et de circulation des compétences numériques entre l’Afrique et les grands pôles technologiques internationaux.

Une mesure qui interroge la cohérence de la politique migratoire

Malgré les explications avancées par Londres, la décision continue de susciter des interrogations. Si le Cameroun présente un ratio élevé entre visas étudiants et demandes d’asile, le volume global reste très inférieur à celui de plusieurs autres nationalités présentes dans le système d’asile britannique.

La question posée dépasse donc largement le seul cas camerounais. Pourquoi choisir de suspendre l’accès aux visas étudiants pour l’ensemble d’une nationalité plutôt que de traiter directement les situations individuelles dans lesquelles des titulaires de visas étudiants demandent l’asile après leur arrivée au Royaume-Uni ? Et pourquoi une telle mesure intervient-elle alors que d’autres pays, comme le Nigeria, continuent d’envoyer des dizaines de milliers d’étudiants vers les universités britanniques chaque année ?

Au-delà du débat migratoire, cette décision renvoie en réalité à une transformation plus profonde : celle de la géopolitique mondiale de la formation et des talents. Depuis deux décennies, les grandes universités anglo-saxonnes sont devenues des pôles majeurs de formation pour les élites scientifiques, technologiques et entrepreneuriales du Sud global.

Dans ce contexte, les politiques de visas étudiants ne relèvent plus seulement de la gestion administrative des migrations. Elles deviennent aussi des instruments de politique économique, scientifique et géopolitique.

La décision britannique pose dès lors une question plus large pour l’Afrique : dans un monde où les grandes puissances durcissent progressivement leurs politiques migratoires, comment les pays du continent pourront-ils continuer à former, attirer et retenir les compétences technologiques dont dépend leur transformation numérique ?

Pour les universités britanniques, les étudiants africains et les écosystèmes numériques émergents du continent, l’évolution de ces politiques pourrait bien annoncer une nouvelle phase de la compétition mondiale pour les talents.

Par Beaugas Orain DJOYUM

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